Borabora a écrit :
Bon, une première tentative de synthèse de l'Histoire du comic-book "indé/mature/creator-owned" qui tentera de cerner ses spécificités vis-à-vis des marchés franco-belges et japonais que l'on connaît bien. Toute rectification et correction sera la bienvenue. Je connais plutôt bien le sujet mais ne prétend pas non plus être un expert.  La situation du comic-book US a été marquée par trois facteurs imbriqués : le Comic Code, la législation américaine sur la propriété intellectuelle et le mode de distribution. On ne va pas remonter aux origines mais partir du milieu des années 50. A cette époque, il n'existe pas encore de "majors" du comic-book. Le public est à 100% composé d'enfants et jeunes ados. Il est banal de voir des adultes lire la page des strips dans le journal, d'où la plus grande maturité de certains comic-strips, au moins sous forme de lecture à plusieurs niveaux, mais le comic-book, lui, reste encore un medium non seulement puéril (comme en France), mais aussi cheap et vulgaire (contrairement à la France, pour le coup, où les hebdos comme Tintin, Spirou ou Vaillant ont une "bonne" image). La compagnie qui se détache au milieu des années 50, ce n'est ni National Periodical (qui deviendra DC) ni Atlas (qui deviendra Marvel), c'est EC Comics. Fondée par William Gaines, elle publie alors des comics d'horreur, de suspense, de guerre, avec une liberté de ton qui tranche dans le vif du train-train hebdomadaire des autres compagnies. Artistes d'immense talent (Wood, Krigstein, Kurtzman etc.), couvertures accrocheuses, thèmes parfois très matures, en particulier dans les histoires de guerre, et même un comic-book humoristique nommé Mad à juste titre puisqu'il présente un humour complètement fou. Un émigré argentin de nationalité française nommé René Goscinny y bossera quelques temps puis s'installera en France où il révolutionnera la BD avec un journal nommé Pilote. Mais Mad influencera aussi une génération entière de jeunes auteurs français dans les années 60, de Gotlib à Pétillon en passant par Mandryka. En 1954, EC vend plus de comics que n'importe quel éditeur. Il est le mainstream, d'une certaine manière, ce qui est ironique vu l'image qu'il a acquise a posteriori (le petit qui luttait contre les deux gros). C'est l'année ou Frederic Wertham, un psychiatre psycho-rigide qui menait déjà une croisade contre les comic-books depuis longtemps, va publier "Seduction of The Innocent", un pamphlet qui prétend établir un rapport entre lecture de comic-books et délinquance juvénile. Rien d'étonnant pour l'époque, il se passait la même chose avec le rock 'n roll. La croisade de Wertham fera un tel foin que cela finira par une audience au Sénat US pour déterminer s'il y a lieu d'instaurer une loi afin de restreindre la liberté d'expression dans les comic-books. La réponse sera non. Et c'est là que va se produire le grand virage des comics, avec une magnifique entourloupe : les éditeurs de l'époque non concernés par les attaques de Wertham, et malgré le rejet de ses propositions par le Sénat, vont se mettre d'accord pour respecter un "code" qui sera garanti par une organisation qu'ils vont créer eux-mêmes : le Comics Code Authority. Chaque comic-book garanti (c'est-à-dire censuré) par le CCA affichera son logo et assurera les parents du jeune lecteur que rien ne pourra le choquer, le déranger et plus généralement l'ouvrir à quoi que ce soit qui sorte du cadre ultra-conservateur, raciste, sexiste, homophobe qui prévaut à l'époque. Mais l'entourloupe n'est pas que ce code se conforme à la morale WASP au prétexte que la croisade anti-comics risquait de mettre leurs sociétés en danger s'il n'aseptisaient pas leurs publications. Celles-ci étaient déjà aseptisées. Les règles du CCA vont spécifiquement viser EC Comics. Je laisse parler Frank Miller : Citation :
Misconceptions. Here’s a whopper. One that has cost us dearly. The dreaded 1950s. Fredric Wertham. The outside world. It seems a week doesn’t go by where I don’t sit down with my Comics Buyer’s Guide and read about somebody, somewhere, fretting about the almighty outside world and how it is bound to notice our adventures are getting more adventurous. Nobody’s come after us in any big way, but there’s a little bit of the stink of censorship in the air, isn’t there? There’s all this noise about Janet Reno and Paul Simon and Beavis & Butt-Head, isn’t there? And we all know what happened last time, don’t we? In the fifties, with Frederic Wertham and the Senate hearings. They shut us down, didn’t they? The outside world went and noticed us. The United States Senate held hearings and decided comic books caused juvenile delinquency, right? So we had to institute the Comics Code, right? Our backs were against the wall, right? Wrong. Dead wrong. They didn’t. The Senate vindicated us. Frederic Wertham failed. This is how screwy our sense of our own history is. Most people in comics don’t realize that the Senate vindicated us. After due consideration, the United States Senate decided comic books were not a cause of juvenile delinquency. We were vindicated. Why, then, the Comics Code? Abject cowardice, maybe? Maybe, partly, but not entirely. We were vindicated. Why did the comics industry go and adopt a code of self-censorship far stricter than any in entertainment? Why would a healthy, vital industry selling comics by the truckload — hell, by the trainload — and castrate itself? Why? The answer may just make you all a little sick to your stomachs. You see, comics publishers in the 1950s had a problem. This problem had a name. Its name was William Gaines. William M. Gaines was the rarest of creatures, a brilliant publisher. His EC Comics outsold everybody else’s comics by a long shot because they were better than anybody else’s comics. By a long shot. The other publishers couldn’t compete with him. Not fairly, anyway. So they used the free-floating fear of the time to shut him down. If you read the Comics Code — and I have — you’ll see that it was written with no purpose more noble than driving EC Comics out of business. That was its purpose, and it succeeded at it. I can back this up. I’ve got a copy of the Comics Code right here [ripping the cover off the booklet]. Excuse me, but I’m having some trouble opening it. Here are a couple of examples of the Comics Code. General Standards, Part A, Paragraph 11: “The letters of the word ‘crime’ should never be greater appreciably in dimension than other words contained on a cover. The word ‘crime’ should never appear alone on a cover.” See ya, Johnny Craig [ripping pages from the booklet, throwing them away]. And here is General Standards, Part B, Paragraph A: “No comic magazine shall use the word ‘horror’ or ‘terror’ in its title.” A noble effort, folks. That’s why we had that damn stupid Comics Code for all these years. Not to protect children. Not to satisfy the United States Senate. Not to mollify Frederic Wertham. We were stuck with the Comics Code for all those dumb decades because a pack of lousy comics publishers in the ’50s wanted to shut down Bill Gaines.
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L'entourloupe va brillamment réussir. Cette nouvelle forme d'auto-censure d'une industrie presque entière n'avait rien de légal mais à cette époque les comic-books sont distribués dans les kiosques, malt-shops, épiceries etc. Et les distributeurs, qui n'ont strictement rien à faire de ces torchons pour gosses imprimés sur PQ, vont se laisser très facilement convaincre par les éditeurs adhérents au CCA que mettre en vente des comics dépourvus du logo CCA-approved pourrait à terme leur attirer des ennuis. Exit donc les EC Comics et leur tentative de corruption d'une jeunesse innocente. DC et Marvel se frottaient les mains, leur plus gros concurrent, le leader du marché, pouvait se la carrer sur l'oreille pour se la fumer plus tard. EC tentera de survivre avec une nouvelle ligne de comics aseptisés CCA-approved, mais dépourvus de tout ce qui faisait leur originalité et leur audace, ils finiront rapidement par mettre la clé sous la porte. Seul Mad survivra, en le passant en format magazine, ce qui lui permettait d'échapper au Code. Le Code va bloquer l'évolution du comic-book pendant 3 décennies, et le condamner à rester un medium formaté et pour enfants pendant toutes les révolutions culturelles des années 60 et 70. Facteur aggravant, Marvel et DC vont devenir dans les 60's les deux majors du comic-book et étant basées sur des "univers" dont les droits sont détenus par l'éditeur, vont bloquer les tentatives d'auteurs/éditeurs indépendants. Mais ça, ce sera pour le prochain post.
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