Révolution
Ramenez le drap sur vos yeux et
Entrez dans le rêve
[…] Découper le monde à coups de rasoir
Pour voir au cœur du fruit le noyau noir.
Gérard Manset, Entrez dans le rêve
– « Dans le square, les arbres sont couchés... »
Tu le dis doucement. Et puis tu le chantonnes. Et moi, je regarde ton dos et puis tes hanches enroulées dans mon paréo bleu. Tu fumes, la fenêtre est entrouverte ; l’air du printemps, les rumeurs de la Saône se faufilent dans la touffeur de la chambre. Nos montres emmêlent leurs bracelets. Nos téléphones sont éteints. Nous leur avons écrit du bout des doigts que tout allait bien. Que ces jours de vacances étaient une bénédiction.
Un peu plus tôt nous avions allumé la télévision aérienne, cette grosse boîte noire qui dort, et qui ruisselle, écho vertigineusement éloigné, de l’autre monde et de sa barbarie.
Et nous avions parlé presque sérieusement. La terre tourne encore, peut-être. Le vin de chez toi étincelait de grenat inflexible dans nos petits verres démodés. J’étais assise sur le sol, entre tes cuisses. Au chaud de ta main souple.
– « Je crois que nous avons encore manqué les informations, c’est très grave, soupirais-tu, la mine parfaitement déconfite, en découvrant, stupéfait, les images rurales d’un documentaire manifestement alpestre. Mais peut-être que tu veux bien, tout apprendre sur la fabrication du reblochon ?
Sur l’écran, les bottes dans la paille fraîche, une vétérinaire potelée passait doctement en revue une étable paisible, caressant rêveusement l’entrecorne des paisibles vaches rousses.
– Oh tu sais, entre le marteau et l’enclume, entre la poire et le fromage, j’ai toujours eu du mal à choisir. Elle a l’air bien sérieuse, cette dame, non ?
Nous la retrouvions dans la laiterie, énumérant les bienfaits de l’AOC pour le maintien du patrimoine gastronomique de nos belles régions. L’essentiel, insistait-elle, c’est l’alimentation. Une fois que les fondements sont sains, on peut sérieusement penser à…
– Je change ?
– Oh mais oui ! »
Sur la 3, le formidable champion du Lot-et-Garonne venait de chuter lors du cruel duel final. Conquête de l’espace. Je suis… Je suis…
Rien. Il n’était rien que déconfit, battu à plates coutures par une petite dame de Moselle, Mireille, qui n’ignorait rien, elle, des voyages mirifiques de Yuri Gagarine, et qui se vit offrir bien plus revigorant qu’un morne dictionnaire des synonymes : un séjour en Bavière, pour deux, dans un palace viscontien à souhait.
Je n’enviai pas cette Mireille. Elle ne te connaissait pas. Elle ignorait tout de la soierie de tes caresses. Je renversai la tête en arrière, pour regarder ton visage à l’envers. J’aime tes yeux tout le temps. Je m’y abandonne.
– Un dernier essai, ma douce ?
– Je t’en prie.
Je n’aurais pas été fâchée de croiser les traits réguliers et virils de James Bond, par exemple, mais on ne choisit pas le programme des soirées polar. A mille lieues de la troublante silhouette de Sean Connery, l’écran en couleurs affichait la mine matoise et burinée de cet acteur qu’on avait du mal à imaginer autrement que sur une bicyclette, même quand il assurait à une piquante rouquine que, non, vraiment, on n’emmenait pas des saucisses quand on allait à Francfort. Tu riais. Je pouffais dans ton giron touffu.
– J’éteins ?
– S’il te plaît. »
Pfuit, épée laser contre torrent de paroles inutiles, vainqueur par KO grésillant. Grosse boîte noire inopérante. Monde extérieur repoussé à une date ultérieure avec succès.
Tu as éteint ta cigarette. Tu vas revenir. Je souris, en douce. J’aime ta voix quand tu chantes. Quand tu me taquines. Quand tu souris. Quand tu geins, aussi, et que je ne peux plus parler.
– « Les petites filles sages devraient en faire autant, ajoutes-tu, en rabattant le rideau de drap lourd devant la fenêtre embuée.
– Je ne vois pas comment je pourrais être davantage couchée !
– Les fesses en l’air ? A qui voudrais-tu faire croire qu’il s’agit d’une attitude convenable et propice au sommeil ? »
Tu gondoles haut perché un de ces sourcils touffus que tu as. Tu fais très bien semblant de me gronder. Sauf que, dessous la broussaille, je vois bien que ça pétille, le vert de tes yeux. De malice.
Il n’est surtout pas l’heure du dîner. L’hôtel résonne de bruits lointains. La porte est fermée à clé. A double tour. Comme chaque fois.
Jouons.
Et si les dés sont pipés, mon amour, je m’en fiche.
Convenable, propice, mon cul. Qui n’est joyeux que par toi chevauché.
Et puis elle est pimpante, cette courtepointe en boutis rouge fleuri. Et douce sous ma peau nue. Je ne bouge pas. J’ondulerai plus tard. Je ne t’échapperai pas.
Je te nourrirai d’amour mouillé. Brûlant. Pour le dur si doux de toi. Ma main t’attend. Ma bouche. Tout de moi t’attend si fort.
Ta main me frôle les reins. Tout ce temps que tu prends avec ma peau. C’est la chaleur de ta paume qui me caresse, à peine me touches-tu.
Tu es mon rêve qui mord, mon Capitaine Crochet, ma belle frégate. Ma pantelante complication, mon tourbillon vertigineux. Mon amour.
Demain, un autre jour, dans longtemps, je sortirai la tête haute de cette chambre, radieuse et étourdie, la peau vibrante encore, écorchée, les genoux rougis, les lèvres meurtries. Souriante. Aimée.
Il reste du beurre de karité dans la petite boîte de métal sur la table de nuit. Le parfum de l’ylang-ylang, têtu. C’est plus doux pour celui qui gagne.
Je te regarde. Je ne me verrai jamais avec tes yeux. Qui me dévorent, qui grondent que tu ne t’habitueras jamais. Que tu me veux si fort. Si impérativement.
Plus rien n’existe. Que ce terrible désir. Ne faire qu’un. Nous embrasser. A corps perdus. A oublier le reste. A mourir au monde. A vivre dans nos bras.
Tu te couches sur mon dos, ta joue me râpe l’épaule, ton souffle me frissonne à l’oreille ; tu chantes encore, tout doucement :
– J’aime le silence immobile de nos retrouvailles.
Juste avant d'enrouler tes doigts dans mes cheveux et de me priver de souffle. Quand j’oublie de prier pour que le temps s’arrête.
Parce qu’il s’arrête. Que le monde bascule. Viens.