Palpapille Mais qu'est-ce tu dis ? | Et voilà, dernier volet de CR pour cette année. C'était vraiment super de découvrir tous ces auteurs oubliés voire inconnus ! Je vais d'ailleurs continuer encore car j'ai du commencer en mars/avril de cette année donc ça ne fait pas tout à fait un an de lecture. Je pense que je ferai quand même un petit bilan, des fois que ça donne une idée de lecture. La Barette rouge, André de Richaud (1938) : c’est un roman très violent, rempli d’injustice, de colère, de pauvreté. Il fait partie de ces romans pour lesquels on sait dès les premières lignes qu’il n’y aura pas d’issue heureuse. On ne fait donc qu’assister au désagrègement des personnages. Et même si l’un d’eux tue, c’est étrange, mais on ne peut pas vraiment lui en vouloir. La mise en scène de l’injustice est suffisamment bonne pour que l’attachement aux personnages délave chez le lecteur, justement, ses principes de justice. L’histoire est assez simple : Siffrein, un homme battu et vide, commet un meurtre et s’enfuit dans la montagne. Il va se cacher chez Esther, propriétaire isolée d’une maison qu’on dit hantée, femme seule, vierge et vide aussi. Siffrein demeurera l’homme violent qu’il a toujours été. Esther, après l’avoir vu en crise et nu, une nuit, va se sentir attirée, à son corps défendant, par Siffrein. C’est traité comme une affaire de malédiction (le baptême par le sang est glauque et pourtant tout simple, la scène finale vraiment graphique et terrible). Le style va avec ; je ne dirai pas qu’il est très bon (plein d’auxiliaires et d’adverbes alourdissent le rythme) mais il est très imagé, très furieux, très fougueux, plein de champs lexicaux brutaux, incendiaires etc. Du coup, l’ambiance est excellente, presque gothique. Le résumé derrière évoque Lumière d’août de Faulkner. Aucune idée, je ne l’ai pas lu. De mon côté, ça m’a clairement fait penser à Cormac McCarthy (la violence pauvre) et à Julien Gracq (le style très imagé). En tout cas, ça m’a largement donné envie d’en lire d’autres !
« La pensée de Siffrein errait dans sa tête noire. Il éprouvait un ardent plaisir à se sentir ainsi parmi les hommes et les choses endormis, le centre du monde. La terre glissait doucement sous son corps. Il avait appris qu’elle se mouvait comme une bête, seulement depuis quelque temps. Il n’osait croire à cette étrange vérité mais il ne pouvait nier que, la nuit, ce mouvement que tant de ses camarades ignoraient lui donnait un léger vertige. De ce secret, appris par hasard, il n'avait parlé bien entendu à personne. Les autres étaient-ils au courant de cette mystérieuse besogne des éléments ? Il était bien sûr que non et aurait été très mortifié si on lui avait prouvé le contraire. »
Le procès-verbal, J. M. G. Le Clézio (1963) : Adam Pollo a déserté ou fui. Il vit dans une maison abandonnée en s’allongeant sur deux transats rapprochées pour pouvoir lézardés au soleil paresseusement. Une amie à qui il écrit de temps en temps lui prête de l’argent. Il peut fumer des cigarettes. Un jour, intrigué par un chien autonome, il le suit dans la ville. C’est amusant parce que les gens croient que c’est lui le maître du chien mais en réalité c’est l’inverse. Au zoo, il se prend un peu pour tous les animaux. Au port, il contemple un noyé qui tente de reprendre son souffle. En ville, il se livre à une diatribe contre on ne sait quoi. Son monde est géométrique. Puis il est à l’asile et on le questionne : il dit qu’il n’en peut plus parce que le monde est bleu comme une orange, que tout ceci est bien trop compliqué, qu’au-delà de rêver à un panthéisme qui engloberait la totalité de la conscience humaine il voudrait un monde où les gens discutent simplement, où les objets aussi se contentent d’être simple. C’est donc un roman de plus sur le sentiment d’étrangeté. Sans doute est-ce les vingt ou trente ans de réflexions qu’il y’a déjà eu sur ce sujet, j’ai trouvé ce roman un peu trop sophistiqué. J’ai beaucoup aimé le début (qui m’a fait penser au film 37,2° le matin, aucune idée du pourquoi) et bien aimé la fin qui m’a semblé plus touchante mais le reste était un peu laborieux. Toutes ces réflexions à propos d’objet, d’organique, de forme, d’animalité ne m’ont pas trop convaincu. Ok, je sais bien que la recette de l’étrangeté, c’est la passivité (Camus), l’objet prédominent (Sartre ou Robbe-Grillet), la mécanique de l’existence mais bon, rien de neuf à mon avis. Une sorte de réunification de tout ce qui a été fait avant. Et du coup, ça met aussi en exergue un problème assez important de cette littérature : à dépeindre un individu si secoué (mollement) par la crise métaphysique et en même temps si indifférent ou presque à cette dernière, on a l’impression d’un égoïsme du protagoniste si vertigineux qu’on en vient parfois, en tant que lecteur, a être laissé pour compte. Ce qui ne me gêne absolument pas normalement. Écrire pour le lecteur ne peut qu’appauvrir une œuvre (mais le minimum de déférence la rendra lisible) mais pour celle-ci, ça m’a semblé trop prononcé. A moins que ce ne fût moi qui fut mal luné. Mais niveau ambiance, ça fonctionne bien, c’est habile. L’auteur avait vingt-trois ans donc quand même : bon boulot. « Voici à quoi je passerais mes journées : j'aurais un bout de terrain plein de cailloux, exposé au soleil du matin jusqu'au soir. Au milieu du terrain, je ferais des feux. Je brûlerais des planches, du verre, de la fonte, du caoutchouc, tout ce que je trouverais. Je ferais des sortes de sculptures, comme ça, directement avec le feu. Des objets tout en noir, calcinés dans le vent et la poussière. Je jetterais des troncs d'arbres et je les ferais brûler ; je tordrais tout, j'enduirais tout d'une poudre crissante, je ferais monter haut les flammes, j'épaissirais la fumée en volutes lourdaudes. Les langues orange hérisseraient la terre, secoueraient le ciel jusqu'aux nuages. Le soleil livide lutterait avec elles pendant des heures. Les insectes, par milliers, viendraient s'y précipiter, et s'enfouiraient la tête la première dans la base incolore du foyer. Puis, élevés par la chaleur, grimperaient le long des flammes comme sur une colonne invisible, et retomberaient en douce pluie de cendres, délicats, fragiles, métamorphosés en parcelles charbonnées, sur ma tête et sur mes épaules nues; et le vent des flammes soufflerait sur eux et les ferait frémir sur ma peau; il leur donnerait de nouvelles pattes de nouveaux élytres, une vie nouvelle, qui les lèverait dans l'atmosphère, et les abandonnerait, grouillants, flous comme des miettes de fumée, dans les trous des cailloux, jusqu'aux pieds de la montagne. »
Le Diable au corps, Raymond Radiguet (1923) : roman écrit entre seize et dix-huit ans par son auteur, protégé de Cocteau, mort à vingt ans, premier phénomène publicitaire majeur de l’édition, lancé avec fracas et succès par Grasset. La publicité fonctionne donc. Roman totalement anecdotique. L’histoire est simple, quoique violente pour l’époque : un adolescent de 16 ans tombe amoureux d’une jeune femme de 20 ans promise à un autre homme. Mais cet homme est absent ; il est à la guerre. L’adolescent va donc séduire et posséder Marthe qui va tomber enceinte, accoucher, mourir peu après, abandonnant son amour de « vacances » et son fils. Revenu de la guerre, le promis qui ne se doute de rien prendra en charge l’enfant, croyant que c’est le sien. Évidemment, c’est un peu tapageur, cinq ans après la fin de la guerre. En revanche, c’est assez insupportable. Le style est vraiment précieux, mais bon, passons, ça peut donner un charme désuet. Mais en l’occurrence il symbolise toute la vanité et l’orgueil du personnage principal. Un véritable enfant se croyant adulte puis adulte revenant à l’enfance. Bien entendu, c’est une incertitude voulue ; difficulté du passage de l’enfance à l’adulte, le faire par l’amour, le subir par le même amour, la dimension réalisatrice de l’enfant qui nait etc. Mais ça ne m’a pas semblé très habile. D’autant plus que Radiguet fait une chose vraiment d’auteur moyen assez souvent : il écrit quelque chose de mièvre et après fait dire à son personnage : ‘’ah, que c’est mièvre ! Mais c’est une nécessité de etc.’’ Ce retour critique de la conscience de savoir que c’est nul mais, comme on dit juste après que c’est nul, sans doute est-ce moins nul ou du moins est-ce du nul voulu. Bref, la publicité a fonctionné, l’auteur moins. « Rien n’absorbe plus que l’amour. On n’est pas paresseux, parce que, étant amoureux, on paresse. L’amour sent confusément que son seul dérivatif réel est le travail. Aussi le considère-t-il comme un rival. Et il n’en supporte aucun. Mais l’amour est paresse bienfaisante, comme la molle pluie qui féconde. Si la jeunesse est niaise, c’est faute d’avoir été paresseuse. Ce qui infirme nos systèmes d’éducation, c’est qu’ils s’adressent aux médiocres, à cause du nombre. Pour un esprit en marche, la paresse n’existe pas. Je n’ai jamais plus appris que dans ces longues journées qui, pour un témoin, eussent semblé vides, et où j’observais mon cœur novice comme un parvenu observe ses gestes à table. »
Solal, Albert Cohen (1930) : première apparition de Solal, le protagoniste de Cohen qui reviendra notamment dans Belle du Seigneur. C’est un roman qui m’a partagé. Solal est à peu près l’archétype du héros que je déteste : ambitieux et instable, génial mais sans aucune suite dans les idées, flamboyant et dépressif, séducteur et las, bref, tous les antagonismes qui permettent à l’auteur d’écrire n’importe quoi puisque tous les extrêmes sont possibles en raison du caractère de son protagoniste. C’est tellement surligné qu’au final ma suspension d’incrédulité n’a pas fonctionné. Résultat, aucune compassion ou aucun intérêt pour les aventures de Solal. Ni d’ailleurs pour les femmes qui sont somme toute bien malmenées par le narrateur et les hommes du récit. Seul l’oncle de Solal a surnagé dans ce roman où finalement il n’y a presque aucune relation entre les personnages (sauf pour les vieux Valeureux qui demeurent eux aussi d’une certaine manière dans leur vase clos) parce qu’ils ne sont qu’un outil comme un autre destiné à sublimer Solal. A un niveau plus technique j’ai été en revanche plus intéressé. D’abord parce que l’écriture est assez riche. Évidemment, l’imprévisibilité de Solal permet au style de l’être à son tour. Pas mal de petites trouvailles, d’interjections bien senties, d’expressions grotesques, de métaphores assez nouvelles… Pas mal d’originalité dans le ton global malgré la dette naturaliste assez claire qu’on ressent à la lecture et la filiation due au roman d’apprentissage voire de l’ascension ; on ne sent pas du tout le siècle qui aura bientôt passé sur l’œuvre. Un peu d’emprunt au surréalisme, un peu d’emprunt à Joyce. C’est certain que l’auteur sait écrire. J’imagine que ça peut plaire à ceux qui aiment la fougue, les héros antipathiques ou la toute-puissance mais ça ne fera probablement pas partie de mes recommandations de l’année. « Elle m'aime, je l'aime, vous l'aimez, tout le monde s'aime. Que de sucre ! Et quand vous serez mariée, Jacques vous sourira même en se rasant. Et moi je ne veux pas qu'on m'aime. Mon cœur ton cœur son cœur. Ma gondole ton luth son écharpe nos sentiments vos vapeurs leurs passions. Je te chéris tu m'affadis il me fait souffrir vous êtes odieux. Allez-vous-en à vos rêveries. Pas difficile, oui à vos rêveries, de comprendre votre genre de tempérament. Allez, allez, coccinelle ! J'en ai assez de vous voir. Vous rêvez d'une existence héroïque et révoltée et russe, et en réalité elle est ravie d'être la fille du Maussane, et elle trouve que je suis impoli et d'où sors-je et caetera. Allez rêver. Vous si fière, offensez-vous donc au lieu de me regarder avec ses yeux d'hypnotisée. J'imagine que dans votre journal intime il doit y avoir des histoires de ce genre : 'Les pensées se pressent autour de moi comme le troupeau vers le berger versant le sel savoureux sur la pierre.' Je vous connais. Et je sais le reste. Ce qui ne peut pas se dire. Ce que vous faites la nuit. Rougissez donc ! »
Hautes œuvres, Pierre Molaine (1946) : nouveau roman à la première personne qui emprunte au genre des confessions. Mais à la différence des autres du genre que j’ai pu lire, elles ne sont pas ici coupables, contrites, mais enthousiastes, véhémentes, violentes ! Ce sont celles d’un médecin bossu qui, du jour au lendemain, décide de se consacrer aux hautes œuvres de la vengeance et de la révolte, déçu de l’inaction de Dieu. Il va donc trouver une famille sur laquelle exercée son étrange chirurgie après avoir rencontré dans un soir de fièvre un homme qui l’encourage à être plus radical encore dans l’exécution de ses hautes œuvres. Peu à peu, les membres de cette famille vont perdre la raison jusqu’au petit twist final. Gare aux cloches ! C’est très très bien écrit. C’est à la fois fluide et raffiné, audacieux mais simple, imagé mais direct. J’avais déjà apprécié ce style dans le premier roman que j’avais lu de l’auteur et ça se confirme donc ici. Il y’a d’ailleurs une proximité entre les deux livres, proximité psychologique si l’on peut dire sans trop spoiler. Évidemment, le narrateur semble instable mais ce n’est pas tout. Il y’a aussi une réflexion sur la démiurgie, sur le lien entre la littérature et son auteur, entre ce dernier et ses personnages mais elle est parfaitement noyée dans le récit ; aucune trace de roman à thèse ou même de mise en abyme. C’est vraiment un genre de littérature très agréable, avec de l’ampleur, de la morgue mais qui ne cède à aucune vulgarité ou aucune tentative de choquer. Clairement un auteur que je recommande !
« Je vous entends. Le personnage de l’infirme souffreteux, éternel insurgé, possédé de doute, de la jalousie, de l’orgueil, de la luxure et de ce démon surtout : l’intelligence, dépourvu de toute naïveté, sauf dans son application puérile à se damner, et dont la perversité procède si évidemment de sa disgrâce physique qu’on la peut dire intrinsèque, ce personnage est à ce point répandu que vous redouter d’assister à sa réapparition. Craintes injustifiées. La part de ma gibbosité dans la formation de mon caractère et les mouvements de ma nature est à peu près nulle. Si onques bossu a gaillardement porté sa bosse, c’est moi. Elle ne m’a rapporté aucun surcroit de souffrances, tout au moins depuis ma vingtième année, date à laquelle mon esprit s’est définitivement fermé à certaines futiles moqueries. C’est parce qu’elle est le détail le plus notable de mon signalement que je crois opportun, en cette minute, d’en faire éclat. »
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Parce que y’a les chefs, y’a encore, y’a toujours des chefs. Tu crois que c’est de la vieille histoire mais non, faut qu’il reste de la vermine de caleçon pour se croire l’éjaculat du ciel.
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