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«Je suis grave inquiet... Je pète les plombs» : minute par minute, la nuit où Delphine Jubillar a disparu
C’est une affaire sans corps, sans scène de crime, sans preuve irréfutable et sans aveux, mais avec de nombreux détails qui permettent de mieux retracer la nuit du 15 au 16 décembre 2020, quand Delphine Jubillar a disparu. L’instruction se poursuit ce mardi avec le transport de Cédric, son mari, à son domicile.
Par Ronan Folgoas, Le 12 décembre 2022
Deux ans après la disparition de son épouse, la nuit du 15 au 16 décembre 2020, Cédric Jubillar rentre chez lui ce mardi à 20 heures à Cagnac-les-Mines (Tarn), dans un village en état de siège, bouclé par la gendarmerie, le temps d’un « transport sur les lieux ».
Un acte de procédure demandé par ses avocats afin de leur fournir une vision exacte de la configuration de la maison et des alentours. « Il en va de l’égalité des armes », expliquaient-ils dans un courrier adressé aux juges d’instruction en juin dernier. En revanche, la défense de cet ex-ouvrier peintre plaquiste de 35 ans, mis en examen pour meurtre par conjoint et placé en détention provisoire depuis juin 2021, n’a pas obtenu à ce jour l’organisation d’une reconstitution qu’elle réclame encore.
« Monsieur Jubillar clame encore et toujours son innocence et souhaiterait être en mesure de comprendre contre quel scénario il doit se défendre », ont tenté d’argumenter Mes Alary, Franck et Martin. Dans cette affaire criminelle sans cadavre ni preuve irréfutable, un scénario, certes lacunaire, se dessine pourtant en filigrane, au fil des expertises et des témoignages. Retour au cœur de cette nuit qui n’a pas encore livré tous ses secrets.
Mardi 15 décembre 2020, 18h40
Cédric Jubillar vient de rentrer du travail. Revenu d’Albi en bus, il était d’abord censé rendre 50 euros à un mécanicien automobile de Cagnac. Mais le plafond hebdomadaire de sa carte bleue, déjà dépassé, l’en aurait empêché. C’est en tout cas ce qu’il a expliqué à son créancier.
Arrivé chez lui, il joue avec Louis, son fils de 6 ans, allume un feu de cheminée et se sert un perroquet (un mélange de pastis et de sirop de menthe). Sa fille Elyah, 18 mois, fait une petite sieste avant le repas. Delphine, racontera-t-il aux enquêteurs, se montre froide et distante à son égard.
19h45
C’est Cédric qui s’occupe de la cuisine ce soir-là. Au menu : pâtes, steaks hachés et cordons-bleus. Sa femme se contente d’une soupe en brique. La famille dîne autour de la table basse du salon, devant le journal télévisé de M 6. Louis aide à débarrasser les couverts. Cédric, lui, se prépare un café et fume une cigarette sur la terrasse.
À 20h10, il en profite pour se connecter sur un site de rencontres et adresse une série d’invitations à sept femmes. « Bonsoir charmante X., j’espère que vous allez bien et que vous avez passé une bonne journée. Si jamais vous vouliez faire plus amplement connaissance, c’est avec grand plaisir, cordialement. Cédric. » Il ne reçoit aucune réponse positive. Dans le même temps, Delphine utilise son compte Snapchat pour converser avec Jean, son amant, au sujet de la commande d’une sélection de sept bouteilles de vin.
21 heures
Elyah a été mise au lit par sa maman. Louis est autorisé à rester devant la télévision pour regarder la finale de l’émission « la France a un incroyable talent » en présence de Delphine. Vers 21h30, elle échange encore quelques mots doux avec son amant, puis lui adresse un virement bancaire pour sa participation à l’achat des bouteilles.
Entre 21h30 et 22h10
Cédric sort de la maison et part marcher dans le quartier avec ses deux chiens, Gnocchi et Oprah. Une voisine le croise, à proximité des terrains de pétanque, et se souvient de son allure « speed ». En chemin, Cédric joue sur son téléphone à « Game of Thrones ».
Son appareil s’éteint à 22h08. Lui prétend que c’est par manque de batterie, mais une expertise établit que l’extinction est volontaire. En 2020 pourtant, Cédric Jubillar n’a éteint son téléphone qu’à deux reprises la nuit et jamais avant 23 heures. Pourquoi ce changement d’habitude le soir de la disparition de sa femme ?
22h19
Delphine vient de prendre une douche. Selon son fils, elle a revêtu un pyjama et porte une paire de lunettes, qui sera retrouvée cassée le lendemain. Elle envoie à son amant un selfie sur lequel elle apparaît sans lunettes, les cheveux dénoués et encore humides, vêtue d’une nuisette. Un cliché non daté accompagné d’un message sans ambiguïté : « Moi aussi envie de toi, j’attends que ça, que ton lit soit le mien !!! ». La nuisette (un combishort plus précisément) sera découverte par les gendarmes dans la panière à linge sale.
22h30
Cédric aussi a pris une douche ce soir-là. Il demande à Louis et à Delphine de venir le rejoindre dans la chambre parentale pour faire un « câlin à trois ». Il affirme ne plus avoir jamais revu sa femme après cet instant et se serait endormi quelques minutes plus tard. Delphine et Louis sont repartis dans le salon pour regarder la fin de leur émission.
22h55
Delphine envoie un dernier message à son amant, qui habite Montauban (Tarn-et-Garonne), à 70 km de Cagnac, et doit se lever vers 5 heures le lendemain pour aller travailler : « Je t’aime fort, je t’embrasse. » Delphine, elle, bénéficie de plusieurs jours de congé et ne doit reprendre son travail d’infirmière de nuit que la semaine suivante. Louis part se coucher avant la fin de l’émission. Il est environ 22h58.
Vers 23 heures
Selon le témoignage de Louis qui ne s’est pas encore endormi, des bruits s’échappent de la pièce principale. Il se relève, s’approche de la porte et aurait aperçu ses parents se disputer à côté du sapin de Noël. Sa mère, déclare-t-il, aurait dit à son père : « Arrête-toi. » Un souvenir précis dont il fait état lors de son audition de partie civile, presque un an après les faits.
Vers 23h07
Deux voisines, une mère et sa fille, entendent les cris d’une femme depuis leur terrasse, située à 130 m à vol d’oiseau de la maison des Jubillar. « Ça criait, ça s’arrêtait, et la peur était si importante qu’elle n’avait pas le temps de reprendre son souffle », décrit la mère dès le surlendemain. Selon la témoin, ces cris semblaient provenir d’une zone restreinte comprenant six maisons dont celle des Jubillar.
Les autres voisins n’ont rien entendu. Vers 23h30, le voisin le plus proche remarque que la lumière est toujours allumée dans la cuisine des Jubillar. Chose inhabituelle, les chiens sont sur la terrasse et non pas dans leur enclos à l’arrière de la maison.
Mercredi 16 décembre 2020, 0h07
Au cours de la nuit, le téléphone Huawei de Delphine ne montre aucune « activité réseau ». Pas d’appel entrant ou sortant, pas de message, aucune connexion Internet… Allumé, il borne en continu sur le relais téléphonique le plus proche du domicile familial.
Mais, à 0h07, sans raison connue à ce jour, l’appareil est déverrouillé et la page d’accueil ouverte. Deux minutes plus tard, c’est l’application WhatsApp qui est activée, sans déclencher pour autant de connexion Internet. Comme si l’utilisateur ne faisait que consulter la liste des messages existants. À 1h33, la caméra du téléphone est activée, avant un retour sur la page d’accueil.
3h45
Cédric Jubillar explique ne pas avoir entendu Delphine le rejoindre dans le lit au cours de la nuit. « Quand je dors, je dors… », a-t-il glissé en garde à vue. Puis il affirme être réveillé par les pleurs de sa fille, Elyah, qui aurait perdu sa tétine. Il dit l’avoir prise dans ses bras pendant plusieurs minutes puis constaté que sa femme n’était plus à l’intérieur de la maison. Il raconte avoir jeté un œil au sous-sol et dans toutes les pièces, puis avoir effectué le tour extérieur de sa maison. Mais sans s’approcher pour autant de la voiture de Delphine, garée dans la rue.
Il allume son téléphone à 3h53, puis appelle sa femme à quatre reprises et lui envoie deux SMS avant 4 heures : « Tu es où ???? » et « Réponds stp… Tu es où ??? ». Dans ce même intervalle de temps de sept minutes, le podomètre de son téléphone n’enregistre que 46 pas. La preuve, selon l’accusation, que Cédric n’est pas en mouvement ou très peu pendant qu’il tente de joindre sa femme.
4h09
Après avoir tenté de solliciter un groupe de copines de Delphine par Messenger, Cédric Jubillar compose le 17. « Oui, bonjour, je ne sais pas où est passée ma femme. » Ce sont ses premiers mots. En attendant l’arrivée des gendarmes, il poursuit sa série d’appels à destination de sa femme, parfois de manière ultra-fréquente (dix fois entre 4h37 et 4h42 par exemple) et envoie des SMS comme celui-ci : « J’ai appelé les flics, maintenant on verra… Tu es où ? Putain stp décroche… »
Pour autant, il ne mène aucune recherche à l’extérieur de la maison. Les deux premiers militaires se présentent à son domicile à 4h51. Au moment de leur arrivée, Cédric ferme le hublot de la machine à laver. Ils restent sur place jusqu’à 5h39 puis partent à la recherche de Delphine. À nouveau seul, Cédric tente aussitôt de joindre sa mère, Nadine. Sans succès.
5h43
Une copine de Delphine, sollicitée par Cédric dès 4 heures du matin, vient de se réveiller. « J’ai essayé de l’appeler (Delphine)… elle ne répond pas », écrit-elle à Cédric. « Elle ne répond à personne », réplique-t-il. « Elle est peut-être allée marcher pour se vider l’esprit… », tente cette habitante de Cagnac. « Elle pourrait répondre au téléphone… », grince le mari.
À 6h25, Cédric échange cette fois avec Anne. « Je suis grave inquiet… Je pète les plombs putain… », écrit le Tarnais. Cette amie proche de Delphine l’interroge sur l’ambiance qui régnait dans le couple ces derniers temps. « Elle ne te l’a peut-être pas dit, mais la semaine dernière on a couché ensemble… Elle m’a astiqué le poireau… », ose Cédric, en décalage avec la gravité du moment.
6h31
Les gendarmes sont de retour au domicile des Jubillar. Les deux premiers militaires sont accompagnés cette fois d’un supérieur hiérarchique. Lorsqu’on lui demande les clés de la voiture de sa femme, Cédric se dirige dans un angle de la pièce principale, hors de la vue des gendarmes. Il dit avoir saisi les clés dans une poche d’un manteau de Delphine. Pourtant, leur place habituelle est un bric-à-brac sur la table de la cuisine, comme Cédric l’a lui-même indiqué en garde à vue. Puis les gendarmes partent inspecter la Peugeot 207 de Delphine, garée en face de la maison, rue Yves-Montand.
Cédric, lui, reste à l’intérieur de son domicile. Ils observent des traces de condensation sur les vitres de la voiture et notent qu’elle est garée dans le sens de la descente, mais sans dresser de procès-verbal ni relever l’horaire de début et de fin des constatations.
6h52
Cédric Jubillar se retrouve donc seul à son domicile pendant plusieurs minutes dans un intervalle compris entre 6h40 et 7h10. Il poursuit ses appels à répétition sur le téléphone de son épouse. Entre 6h48m18′ et 6h51m50′, il l’appelle à sept reprises et raccroche dès qu’il tombe sur le répondeur. Cette série frénétique s’interrompt pendant trois minutes, jusqu’à 6h54.
Entretemps, à 6h52, le téléphone de Delphine est déverrouillé et la page d’accueil du Huawei ouverte. Sans en avoir la preuve, la justice soupçonne fortement Cédric d’être l’auteur de cette manipulation et d’avoir l’appareil de sa femme entre ses mains. Sa défense, elle, aimerait voir dans cet événement technique la démonstration que Delphine est encore à vie à cette heure-là ou qu’une tierce personne, autre que Cédric, dispose de son téléphone.
7h48
Probablement par manque de batterie, épuisée par les appels en rafale qui se sont succédé depuis 4 heures du matin, le téléphone de Delphine s’éteint et cesse de borner sur le relais de Cagnac à partir de 7h48mn35 secondes. C’est Cédric qui constate cette extinction le premier et prévient la gendarmerie à peine une minute plus tard. Il tente de la joindre à quelques reprises dans l’heure suivante portant son total d’appels à 189 depuis l’aube.
Le lendemain, le 17 décembre, il repassera deux appels puis cessera toute tentative par la suite. Le signe, selon l’accusation, d’un homme qui ne guette même plus le retour de sa femme.
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I came here to drink milk and kick ass. And I've just finished my milk.